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Fabrice Lardreau : "Nord absolu"


Editions Belfond (2009).

Le genre littéraire de l’anti-utopie se retrouve assez peu souvent sous la plume d’écrivains français. Aucun des grands classiques connus du genre ne vient de France. « Nord absolu » va-t-il renverser cette tendance lourde ?

Fabrice Lardreau est né en 1965. « Nord absolu » est son sixième roman et il s’agit clairement d’une anti-utopie racontant l‘élection démocratique d‘un futur dictateur du nom de Stalitlën et l‘instauration d‘un nouveau pouvoir politique. L’histoire se passe dans un pays imaginaire du nord de l’Europe qui abrite une minorité dite « norda », des immigrés arrivés d’une ancienne colonie. Les chapitres du roman se partagent deux lignes narratives distinctes.

La première nous raconte l’histoire de Paul Janüs, un journaliste qui « couvre » le second tour des élections présidentielles. Paul Janüs est en apparence un militant « de gauche », sa femme est une activiste (« de gauche » aussi bien sûr) et il est allé jusqu’à adopter à distance une petite fille norda afin de financer son éducation et ses études. Les convictions de Paul Janüs ne sont en fait pas si solides et il semble séduit quand il entend le son de la voix du futur dictateur à la radio ou à la télévision. De plus, il n’aime vraiment pas les Nordas sans qu’on sache trop pourquoi.
A quelques jours des élections présidentielles, un attentat terroriste rase la ville de Vaïbos au moyen de l’explosion d’une bombe atomique, ce qui provoque l’élection de Stalitlën. On pense un moment que Jane, la femme de Paul est morte dans l’explosion. Il n’est pas sûr dans le roman que ce soit bien des terroristes nordas qui aient fait exploser cette bombe, cela pourrait tout aussi bien être le résultat de l’action de certains militaires proches de Stalitlën…

La seconde ligne narrative a pour personnage principal Philip Niels qui mène une sorte d’enquête sur la disparition de son voisin. Philip Niels a été proclamé « héros national » car il a été gravement blessé lors d’émeutes ayant opposé partisans et adversaires de Stalitlën. Philip Niels est resté paraplégique et le nouveau régime l’a pensionné. Tous les premiers samedis du mois, une cérémonie a lieu en sa faveur. L’enquête de Philip Niels va le mener dans des zones interdites et il semble qu’il découvre qu’un « camp de rétention » (page 116) soit en fait un camp de concentration avec ses fours crématoires (page 118).

Ces deux lignes narratives vont évidemment se rejoindre à la fin du livre.

Que penser de ce roman ? Je suis assez dubitatif.
Les références à la situation française contemporaine sont nombreuses et explicites. J’ai déjà mentionné les « camps de rétention », mais il y a d’autres choses. La présence de Stalitlën au second tour des élections présidentielles est une surprise, parallèle évident avec la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle française en 2002. Pour mémoire, Jean-Marie Le Pen avait obtenu au second tour 17,79 % des suffrages. Dans le livre, Stalitlën obtient lui 58,2% des voix, toujours au second tour.
Les Nordas du roman sont des immigrés d’une ancienne colonie, tout comme de nombreux immigrés en France viennent d’anciennes colonies françaises. Les Nordas connaissent un renouveau religieux un peu comme l’Islam aujourd’hui qui semble être en plein essor.

Important dans une anti-utopie, le nouveau régime politique n’est pas décrit très en détail dans « Nord absolu ». On sait que certains artistes sont des références obligées du nouveau régime. On sait aussi que l’écologie politique a une place importante comme le montre la devise du régime :

« La Terre est notre mère ; la Pureté notre Salut.
L’Age d’Or était là ; l’Age d’Or reviendra »

(page 59)

Les aliments non bio et les OGM sont interdits. Il existe un corps de police spécialisé, les « Natura Corp » dont la fonction est de débarquer chez les gens pour vérifier le respect de ces interdits en fouillant les placards et les poubelles (page 45). Les pays en développement sont des ennemis car pollueurs et la presse d’opposition existe toujours car il faut bien préserver les emplois : les journaux d’opposition sont donc réalisés et fabriqués et sont ensuite détruits avant d’être distribués.
Ce rapprochement entre dictature et écologie politique est particulièrement bien vu surtout en cette période où les certitudes écologiques bien pensantes vacillent. L’écologie politique aujourd’hui est totalitaire, il n’y a qu’à voir par exemple comment sont traités les scientifiques climato-sceptiques (on a entendu parler de « négationnisme » ) pour en être convaincu.

Le problème du roman de Fabrice Lardreau est que toutes ces bonnes idées ne constituent pas le cœur du roman mais sont données comme ça « en passant » sans être développées plus que ça et sans que cela influence le récit.
On a du mal aussi à comprendre l’évolution psychologique de Paul Janüs. Pourquoi finit-il par soutenir Stalitlën ? On ne sait pas, on a l’impression que c’est complètement arbitraire ou que l’auteur verse dans le nihilisme pour dramatiser son message.

Autre chose un peu bizarre : la quatrième de couverture. Il y est  mentionné le « postcolonialisme » (sic), l’ « hyperterrorisme » (re-sic) et la « montée de la xénophobie dans les pays occidentaux » (re-re-sic). Je me demande si l’auteur a eu son mot à dire sur la rédaction de cette quatrième car ces trois « thèmes » ne se retrouvent pas tous dans le livre et ne sont pas des concepts très utiles ni efficaces.
Qu’est-ce que par exemple l’hyperterrorisme ? Existe-t-il vraiment ? Dans le livre, oui mais dans notre monde ? N’est-ce pas plutôt un artifice rhétorique pour renforcer la peur de la population, comme si le mot « terrorisme » ne suffisait pas ?
Je ne suis pas convaincu non plus d’ « une montée de la xénophobie dans les pays occidentaux ». Des affirmations aussi graves devraient être démontrées, on ne peut se contenter d’affirmations…

Je pense que Fabrice Lardreau est passé à côté de son sujet et qu’il aurait fallu développer les éléments intéressants présents dans ce roman.
Une dernière chose : pages 98 et 99, l’auteur imagine des « explosions d’énergie » qui touchent certains quartiers de la capitale avec des conséquences intéressantes pour les habitants. En lisant ces deux pages, j’ai pensé à « Stalker » le célèbre roman de Science Fiction des frères Strougatski…

Sylvain

P.S. : si ce roman est un jour réédité, il faudra changer le mot « dissolu » page 171 et le remplacer par « dissous ».

Citation :


« Les arrestations ont toujours lieu au petit matin, c’est une tradition à laquelle ils ne dérogent pas. On vous cueille au saut du lit, sans vous laisser le temps de prendre un petit déjeuner. Ils n’ont aucune patience, aucune considération, vous torturent sans scrupule, le ventre vide. Ce matin, avec la météo, une arrestation était peu envisageable : la tempête est la hantise des fonctionnaires, qui craignent de salir leurs vêtements et de recevoir un blâme à leur retour au commissariat. Ils sont impeccables, rasés de près, tirés à quatre épingles. Le gouvernement, dont le budget vestimentaire a connu une forte augmentation, met un point d’honneur à envoyer des fonctionnaires irréprochables. Ils incarnent le nouveau monde, la perfection vers laquelle chacun de nous, d’après les affiches, doit tendre. »
« Nord absolu », page 21.

 

Lien :

 

- Une interview de Fabrice Lardreau dans Le Point.

 

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