György Dalos : "1985"


sous-titre : Un récit historique (Hong Kong, 2036).
Editions La Découverte/Maspéro (1983), collection « Voix ».
Traduit de l’édition originale allemande de 1982 par Emile Noiraut et précédé d’un avertissement du traducteur.

György Dalos est hongrois. Il est né en 1943 et a été étudiant en histoire à l’Université de Moscou dans les années 60. En 1968, il a été exclu du Parti communiste hongrois et a été condamné à une peine de prison avec sursis pour « maoïsme ». Il a plus tard quitté son pays pour l’Autriche et vit maintenant à Berlin où il dirige la « Maison de la Hongrie ».
« 1985 » se présente comme étant la suite du « 1984 » de George Orwell. Le récit de György Dalos s’ouvre sur le communiqué officiel annonçant la mort de Big Brother et se poursuit par des textes rédigés par des personnages que nous connaissons bien : Winston Smith, le héros de « 1984 », Julia Miller, la femme qu’il a aimé, James O’Brien son ex-tortionnaire et d’autres encore.
« 1985 » a donc la forme d’un recueil de documents dans lequel on trouve aussi des poèmes et des communiqués officiels. L’ensemble raconte ce qui se passe après la mort de Big Brother : lutte pour le pouvoir (la femme de Big Brother, Big Sister ne parvient pas à le garder), importante défaite militaire de l’Océania, printemps politique et intervention fraternelle de l’Eurasia qui est devenue entre temps un pays ami...

Avec ce texte, nous changeons d’époque.
« 1984 » a été écrit à l’orée de la « Guerre froide » à une période où l’avenir était bien sombre. La peur d’une troisième guerre mondiale qui aurait été une guerre atomique était très présente et George Orwell pensait qu’elle était inévitable.
Dalos lui nous plonge dans l’univers des dissidents soviétiques ou natifs d’Europe centrale (qu’on appelait à l’époque « Europe de l’Est ») des années 70 et 80. La peur d’une conflagration générale s’est estompée et à l’ouest, le prestige de l’Union Soviétique s’est bien émoussé après les interventions armées en Hongrie (1956) et en Tchécoslovaquie (1968) et grâce à l’action du syndicat libre « Solidarité » en Pologne. Les textes des dissidents sont nombreux à être publiés en Occident et dans quelques années la relance de la course aux armements initiée par Ronald Reagan (qui est arrivé au pouvoir en 1980) mettra le régime soviétique à genoux.
En 1982 nous n’en sommes pas tout à fait là. A l’ouest rares sont ceux qui parient sur un écroulement à court terme du système soviétique, et pourtant...

Avec « 1985 », nous changeons aussi de ton. Comme beaucoup d’opposants, Dalos se sert de l’humour et de la farce pour ridiculiser la dictature communiste. Plein d’humour, pas toujours très fin certe mais dont le communiqué officiel concernant la mort de Big Brother donne un bon aperçu, ce texte est d’une lecture très agréable et on y reconnait certains « tics » bureaucratiques qui font très vrais. György Dalos connait bien de l’intérieur le fonctionnement d’une bureaucratie...
Il raconte parfois aussi des choses très prosaïques concernant la vie de ses héros. Il faut lire la lettre que Catherine Smith envoie à Winston pour lui demander le divorce ou les comptes-rendus de la préparation et de la première représentation de « Hamlet » de Shakespeare mise en scène par Julia...
On trouve aussi des discussions étonnantes demandant la fin de la gymnastique télécranique obligatoire et le récit du réveil de la religion musulmane parmi les ouvriers de Londres...

Si vous avez aimé « 1984 », si le changement de ton ne vous fait pas peur et si vous avez envie de savoir ce qui s’est peut-être passé après, lisez « 1985 », vous ne le regretterez pas.

Sylvain

Références :

« The Multimedia Encyclopedia of Science Fiction », CD-Rom, par Peter Nicholls et John Clute (Grolier, 1995).

- Critique par Stéphane Nicot parue dans "Fiction" n°347 (janvier 1984).
Enfin "critique" n'est peut-être pas le mot qui convient car Stéphane Nicot parle du "1984" de G. Orwell sur près de la moitié de son texte et se livre surtout à un exercice de propagande trotskiste.

 

Extrait:

 

« Communiqué médical officiel à propos de la mort de Big Brother :
Londres, le 3 janvier 1985. La commission médicale d’Etat spéciale pour le rétablissement de la santé de Big Brother communique : le 2 décembre de l’année dernière, Big Brother traversa une indisposition passagère liée à quelques dérèglements fonctionnels de certains organes. Agissant dans le sens d’une amélioration de l’état du malade, la Commission médicale d’Etat spéciale fit procéder à l’ablation provisoire de sa jambe gauche et de son bras droit. Des mesures furent prises en même temps en vue de l’ablation provisoire de son rein gauche.
A la suite de ces interventions, l’état de Big Brother s’améliora au point qu’il réclama qu’on lui lise l’éditorial du Times. Puis il se trouva à nouveau indisposé, ce qui amena la Commission spéciale - élargie à différents responsables de la vie sociale, elle comptait alors 250 personnes - à décider d’amputer provisoirement la jambe droite de notre chef bien-aimé.
L’opération et la transfusion de sang consécutive furent un succès. Notre chef s’assoupit peu à peu, bercé par les chants de combat de sa jeunesse.
Après l’amputation de son bras gauche atteint par la gangrène, Big Brother s’adressa à la population océanienne, à l’occasion d’un discours radiodiffusé de trois minutes ; il lui demanda de ne pas se laisser gâcher par son indisposition momentanée l’allégresse éprouvée à l’annonce de l’incomparable victoire qui venait d’être remportée par la force aérienne océanienne contre les avions pirates des barbares eurasiens. Grâce à la suppression de son poumon gauche, l’état du patient s’améliora. Le 5 décembre, l’état de Big Brother était stationnaire ; le 6, il devint critique ; le 7 décembre, l’état du patient était stationnairement critique ; le 8, il devint critiquement stationnaire. Le 9 décembre, la Commission prit à l’unanimité la décision de faire amputer le bras gauche du patient. (1)
Le 10 décembre, à 0 h 32, Big Brother est décédé à l’issue d’un malaise passager.
Note (1 ) de l’historien : On le sait, c’est alors la première fois, depuis 1960, que l’on procéda à un vote dans l’histoire de l’Océania. A en croire cette source, Big Brother aurait eu une main gauche de trop. A moins qu’il n’ait vraiment eu deux mains gauches ? »

« 1985 » pages 19 et 20.

 

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