Alain Frapié : "La Maternelle" et après...
Première publication : Librairie universelle (1904).
Réédition utilisée : Le Livre de Poche n°490 (1962).
Dernière réédition : éditions Phébus (1997).
Prix Goncourt 1904.
Fonctionnaire employé à la Préfecture de la Seine, Léon Frapié (1863-1949) épouse en 1888 une institutrice. Des anecdotes qu’elle lui raconte, il tire au fil des années une série de romans et de
nouvelles ayant pour cadre l’école maternelle telle qu’elle existait à l’époque.
Son deuxième roman intitulé tout simplement « La Maternelle » est paru en 1904 et lui a valu le deuxième prix Goncourt (le premier ayant été décerné en 1903 à un roman d’anticipation d’Antoine Nau :
« Force ennemie »).
D’origine bourgeoise et « couverte de diplômes », Rose doit trouver du travail à la mort de son père ruiné. Elle va passer un an, en fait une année scolaire, comme femme de service dans une école
maternelle de Ménilmontant. Ecrit à la première personne, ce roman décrit la rencontre, parfois la confrontation entre une population pauvre et parfois misérable et des fonctionnaires travaillant
pour une institution étatique, l’Ecole.
Le quartier est pauvre et « sur vingt boutiques, on en compte quatorze de marchands de vin et quatre de brocanteurs. Il y a le vins-restaurant, le vins-épicerie, la fruiterie et vins, le
vins-crémier, le vins-tabac, le vins-concert et bal musette, le charbons et vins, le bar, la distillerie, le grand comptoir, et, pour chaque débit, un hôtel meublé. » (page 13, ch. 1)
Donc l’alcoolisme fait des ravages, les familles sont souvent éclatées (aujourd’hui, on dirait « recomposées »...) et les coups donnés aux enfants pour un oui ou pour un non sont choses
normales.
L’école comprend trois classes d’environ soixante enfants chacune répartis par âge. Les trois institutrices sont aidées par deux femmes de service (les ancêtres des ATSEM d’aujourd’hui) qui sont
chargées entre autres du balayage et du nettoyage de l’école, de la surveillance des enfants si une maîtresse doit s’absenter de sa classe, du nettoyage des enfants en cas « d’accident » sans oublier
l’allumage et l’entretien des feux.
La journée de travail de Rose commence à six heures pour s’achever vers sept heures du soir en hiver et vers huit heures en été.
« Je m’inclinai en grande satisfaction. Je n’entrevoyais pas plus de treize à quatorze heures de travail quotidien pour mes quatre-vingts francs par mois et je me disais : il n’y a encore rien de
tel que l’Administration. »
(page 16, ch. 1)
Il y a aussi bien du positif que du négatif dans l’école maternelle. Côté positif, les activités proposées aux enfants : chants, dessins, histoires racontées et activités manuelles diverses éveillent
les enfants qui sont dans l’ensemble bien traités. Côté négatif, les enfants sont trop nombreux et la morale inculquée pesante. Rose se demande par exemple à quoi rime d’enseigner continuellement le
respect et l’obéissance envers des parents qui sont souvent menteurs et violents... Si la famille est mauvaise, l’école l’est aussi de faire comme si la famille, par définition était parfaite.
La conviction de Léon Frappié est que les pauvres font trop d’enfants. Dans ce roman, des mères expliquent qu’elles sont obligées de corriger ou de rosser leurs enfants, surtout les aînés, que c’est
nécessaire et même que ça les soulage... L’auteur pense qu’il n’existe pas de morale absolue et que les actes des hommes ne peuvent être jugés qu’en fonction des circonstances et des situations dans
lesquelles ils sont plongés.
On ne discerne pas bien donc ce qu’on devrait faire, d’après lui pour améliorer les choses, à part faire tout son possible pour quitter la misère et rejoindre la bourgeoisie, ce que fait Rose
d’ailleurs à la fin du livre. L’expérience historique montre que seul le développement économique et donc la croissance économique permettent à un grand nombre de personnes d’échapper à la
misère...
Car il s’agit là d’une question essentielle. On dit souvent chez les libéraux -et on a raison de le dire- que la misère est malheureusement l’état naturel de l’humanité et que ce qu’il faut
expliquer, c’est pourquoi certains hommes à certaines époques et dans certains pays ont réussi à y échapper durablement...
En tout cas, et pour revenir à ce roman, voilà un livre passionnant à lire et qui peut être une source de réflexions portant aussi bien sur l’école que sur les enfants et sur le problème de la
misère.
Ce roman a été rédigé avant 1904 et les enfants du récit ont de deux à six ans. Dix ans plus tard, ceux qui ont servi de modèle à l’inspiration de Léon Frapié auront grandi et seront jetés au coeur
d’un autre cauchemar. Combien en reviendront ?
Sylvain
P.S. : ce roman a même inspiré Georges Brassens dans la chanson « Don Juan », voir cette page où on trouve la
déclaration suivante :
« Par contre, connaissant bien la pudeur du macho moyen à témoigner de ses émotions, je lui ai attribué cette boutade sexiste que je lui fais répéter comme une excuse: « Cette fille est trop
vilaine, il me la faut », comme pour lui permettre de dissimuler sa sensibilité, lui donner l'impression qu'il ne ternissait pas son aura de mâle dominant en étant généreux.
Je rappelle que je dois cette assertion à Léon Frapié qui écrivait dans « La maternelle »: « Il est trop vilain, cet avorton : il faut que je l'embrasse ». »
On trouve aussi dans cette chanson cette profession de foi quasiment libertarienne :
« Gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint
se borne à ne pas trop emmerder son voisin ! »
Lien :
Une présentation de ce roman par Eric Dussert.
Extraits :
« Louise Guittard manquait à l’appel depuis trois semaines, j’avais entendu parler d’un coup de pied trop sévère lancé par son pseudo-père. A quatre heures (...), j’ai appris qu’elle avait la
jambe cassée : une chute dans l’escalier, dit-on sans insister, il a fallu la placer à l’hôpital. (...)
Et voilà que j’entends, au passage, une voix émue, heureuse :
« Pauv’ gosse ! d’avoir la jambe cassée, elle n’a jamais été à pareille fête ! »
Je suis demeurée ébahie devant l’air émerveillé, attendri de toutes les ménagères, y compris la principale intéressée. Du reste, celle-ci m’a saisi par le bras et m’a fourni des explications avec
complaisance et fierté, pour m’éblouir en même temps que les autres commères :
« Figurez-vous que Louise a un lit ! un vrai lit ! du linge blanc ! des repas réguliers... Mme la directrice l’a visitée et lui a apporté une poupée. »
C’est une joie qui emplit les coeurs et gagne tout le trottoir ; le rassemblement augmente : décidément, d’avoir la jambe cassée, elle n’a jamais été à pareille fête ! Pauv’ gosse, quel bonheur pour
elle ! Les yeux en sont tout humides.
Une pointe d’envie se discerne dans l’enchantement de certaines mamans et des regards se promènent sur des moutards, comme si l’on cherchait ce qu’on pourrait bien leur démolir. »
(pages 205-206, ch.7)
« Voici les enfants Chéron qui s’approchent. Trois qualités de produits : bonne, médiocre, mauvaise. L’aîné, Léon, six ans, a été élevé par sa mère, c’est un bon petit garçon, à l’intelligence
droite, à volonté assez accentuée. Le second, quatre ans, a été mis en nourrice, il a souffert, il est moins intelligent, moins énergique. Le troisième a été confié à la crèche. Les enfants de la
crèche se reconnaissent entre tous : ils sont plus vieux, plus décolorés, plus mécanisés ; ils portent en bêtise sournoise la marque de l’élevage administratif. »
(page 218, ch.8)
Léon Frapié : après la « Maternelle »
Déjà pour son premier roman intitulé « L’institutrice de Province » paru en 1897, Léon Frapié s’était inspiré de l’école et de la vie professionnelle de sa femme institutrice. Après le succès de la «
Maternelle », il devait continuer dans cette voie puisqu’il publia « Les contes de la Maternelle » en 1913 et « Les nouveaux contes de la Maternelle » en 1919. Il existe également un volume intitulé
« La Maternelle, scènes inédites » publié en 1925.
Dans ses « contes » et ses « nouveaux contes », Léon Frapié propose au lecteur des récits en général assez courts qui ne dépassent pas la dizaine de pages. On y retrouve certains personnages du roman
la « Maternelle » mais pas systématiquement. On a l’impression de croquis saisis sur le vif et mis en valeur par l’auteur pour leur exemplarité.
Comme il y a bien longtemps que ces textes n’ont pas été réédités, je vous propose "Le tablier", un de ces contes.
Sylvain
«- Il y a entre les gens, des inégalités irrémédiables, dues au hasard de la naissance, à mille différences de répartition dans les dons naturels et dans les avantages ; mais il y a aussi
-notamment chez les privilégiés, dont je suis, - un sentiment étonnant, plus fort que tout, irrésistible comme un élément déchaîné, qui s’appelle la solidarité, et qui proclame que, tout de même, il
existe une égalité humaine. Ce sentiment fait que les gens vont au secours les uns des autres, sans motif déterminé, en dépit des considérations défavorables, uniquement parce qu’ils sont de la même
espèce humaine. En certaine occurrence, on ne peut pas, on ne peut absolument pas supporter le malheur d’autrui... Ainsi moi, c’est une force très haute, qui m’a prise, qui m’a obligée... je n’y suis
pour rien... »
« Mademoiselle de Plugis » in « Nouveaux contes de la Maternelle » par Léon Frapié (édition utilisée : Editions Ernest Flammarion, 1926, pages 36 et 37).



