Stanislas Dehaene : "Les Neurones de la lecture"
Editions Odile Jacob (2007).
Préface de Jean-Pierre Changeux.
« Deuxièmement, et en conséquence, les cultures humaines ne sauraient être ces immenses espaces d’infinie diversité et d’arbitraire invention que nous décrivent certains chercheurs en
sciences humaines. Les structures cérébrales restreignent les constructions culturelles. Notre capacité d’invention n’est pas infinie, elle repose sur un jeu de construction neuronal qui nous est
imposé. Si elle présente l’apparence d’une très grande diversité, c’est que celle-ci émerge de la combinatoire exponentielle d’un répertoire restreint de formes culturelles
fondamentales. »
« Les Neurones de la lecture », page 395.
Les questions tournant autour de l’apprentissage de la lecture sont des questions essentielles. Pour les parents comme pour les enseignants, la réflexion et la recherche d‘informations sur les
meilleures méthodes pour apprendre à lire sont importantes car de bonnes performances en lecture facilitent grandement les réussites scolaires et plus tard professionnelles des enfants.
Régulièrement les débats - parfois - ou les polémiques - beaucoup trop souvent - sur les meilleures méthodes surgissent dans les médias généralistes sans toutefois que les clés
d’une meilleure compréhension du problème soient toujours fournies. Par ailleurs, les questions posées par des parents d’élèves sur l’apprentissage de la lecture sont fréquentes à l’approche du
CP (cours préparatoire) qui en France est l’année cruciale pour cet apprentissage.
C’est tout l’intérêt du livre de Stanislas Dehaene que de faire le point sur les acquis de la recherche scientifique sur ces questions.
Comment un primate comme l’homme en est-il venu à inventer l’écriture et la lecture qui sont tout sauf naturelles ? Que se passe-t-il dans le cerveau pendant l’apprentissage de la lecture ? Que
se passe-t-il dans le cerveau pendant l’acte de lecture lui-même ? Pourquoi certains enfants rencontrent-ils des difficultés parfois insurmontables pour acquérir ces compétences ? Telles sont
quelques-unes des questions abordées dans ce livre.
Ancien élève de l’Ecole normale supérieure, Stanislas Dehaene est aujourd’hui professeur au Collège de France, titulaire de la chaire de psychologie cognitive expérimentale. Membre de l’Académie
des sciences, c’est également un spécialiste de l’imagerie cérébrale.
La première question concerne ce qui se passe dans l’œil puis dans le cerveau pendant la lecture.
Pour un lecteur adulte, il suffit de poser ses yeux sur quelques-uns de ces signes particuliers pour que la reconnaissance des lettres et l’apparition du sens soient immédiates. Dans le détail,
c’est tout un processus qui se met en route automatiquement - automatiquement car nous ne pouvons pas décider de ne pas lire les mots qui se présentent à nous.
L’oeil est un capteur dont seule une zone précise, la fovéa, possède une résolution suffisante qui permette la reconnaissance des lettres. Notre œil balaie donc le texte par à-coups ou par
saccades au nombre de quatre ou cinq par seconde. Chaque point fixé permet la reconnaissance de sept à huit lettres. La vitesse « normale » d’un bon lecteur lui permet de lire 400 à 500
mots par minute.
Le cerveau humain identifie sans problème les lettres, quelles que soient leur taille, leur position ou leur type (manuscrit, polices de caractères différentes, etc.). On parle alors
d’invariance.
Une fois les lettres reconnues, deux processus sont activés simultanément : l’accès à la prononciation et l’accès au sens du mot. L’accès à la prononciation est le plus performant pour les mots
réguliers mais il est aussi utilisé pour décoder les mots nouveaux. Quant à l’accès au sens, il est utilisé pour les mots courants et devient indispensable pour la lecture des mots irréguliers
(comme le mot femme par exemple en français), mots qui sont particulièrement nombreux en français ou en anglais.
On estime que les mots présents en mémoire dans notre « lexique mental », que ce soit sous formes orthographiques, phonologiques, grammaticales ou sémantiques se comptent par dizaines
de milliers.
Par ailleurs, on sait aujourd’hui que jusqu’à six lettres environ, les lettres d’un mot sont traitées en parallèle par le cerveau. Un mot de six lettres n’est donc pas plus long à lire qu’un mot
de trois lettres.
L’examen des personnes présentant des troubles de la lecture et l’utilisation de l’imagerie médicale ont permis de préciser les zones du cerveau activées pendant la lecture.
Il a ainsi été mis en évidence que chez tous les individus, ce sont les mêmes zones du cerveau situées dans la région occipito-temporale gauche et dans le cortex visuel qui participent à ce
processus de lecture. On constate juste de légères différences selon la langue de la personne car les langues n’ont pas toutes la même régularité orthographique. L’italien est ainsi une langue
très régulière alors qu’en anglais les exceptions sont nombreuses, le français occupant une position intermédiaire.
Mais d’où vient cette capacité à déchiffrer ce système si particulier qu’est l’écriture ? Stanislas Dehaene avance l’hypothèse du « recyclage neuronal ». Il s’agit d’un cas particulier
de ce que l’on appelle parfois « exaptation » : une structure biologique ayant évolué en vue d’une fonction précise se trouve réutilisée ou recyclée pour une autre fonction.
Certains neurones reconnaissent des formes élémentaires comme des formes en « E », en « Y », en « 8 » ou en « T » (page 188). Ces formes sont intégrées les
unes avec les autres et permettent la reconnaissance des formes et des objets qui nous entourent. Ce système est bien connu chez les autres primates mais l’imagerie médicale n’a pas encore une
résolution assez fine pour le mettre en évidence directement dans le cerveau humain.
Stanislas Dehaene pense que cette capacité du cerveau humain à analyser de cette façon son environnement est utilisée lors de l’apprentissage de la lecture. La plasticité du cerveau fait qu’une
partie du système est « détournée » et que se met en place peu à peu cette nouvelle capacité qu’est la lecture.
Cette plasticité ne doit pas être sous-estimée. L’auteur mentionne le cas d’une petite fille qui a subit à l’âge de quatre ans et pour des raisons médicales l’ablation de la zone
occipito-temporale gauche. A onze ans, ses performances en lecture sont quasiment normales : la zone correspondant de l’hémisphère droit de son cerveau a pris le relais (pages 225 et 226).
L’apparition de l’écriture date d’il y a environ 5 400 ans chez les Babyloniens. Le principe alphabétique lui est vieux d’environ 3 800 ans.
Stanislas Dehaene applique sa théorie du recyclage neuronal à l’évolution de l’écriture. Il constate que tous les systèmes d’écriture jouent d’un effet de contraste important, en général
noir sur blanc, dans les caractères qui sont présentés à la fovéa de l’œil. Toutes les écritures utilisent un système hiérarchique à la base duquel se trouve un ensemble limité de signes
simples combinés ensuite de multiples façons afin de représenter des sons, des syllabes et des mots. Aucun système n’enseigne que la taille ou la position absolue de la lettre ou de l’idéogramme
ne modifie pas la lecture : ces invariances vont toujours de soi. Enfin, dans la plupart des écritures, des éléments phonétiques cohabitent avec des éléments sémantiques.
Pour l’auteur, toutes ces données résultent des contraintes propres au cerveau humain qui font que les systèmes d’écritures ne peuvent se déployer qu’en respectant ces contraintes.
Que se passe-t-il dans le cerveau lors de l’apprentissage de la lecture par le jeune enfant ?
On sait que vers 5-6 ans, au moment où il commence à apprendre à lire, l’enfant possède toutes les informations nécessaires sur la phonologie de sa langue ainsi qu’un vocabulaire de plusieurs
milliers de mots. Il maîtrise aussi les principales caractéristiques grammaticales de sa langue. Ces connaissances sont implicites et l’enfant ne pourrait les énoncer mais des tests montrent
qu’elles sont bien présentes dans son cerveau.
La première étape du chemin menant à la lecture est un stade logographique ou pictural. L’enfant reconnaît quelques mots qui l’intéressent comme son prénom ou des noms de marques sans analyser la
composition de ces mots mais plutôt comme des dessins.
La deuxième phase commence quand l’enfant commence à reconnaître les lettres et à les mettre en correspondance avec les sons de la langue. L’enfant doit comprendre peu à peu que l’écriture est un
système transcrivant les phonèmes de la langue. Une conscience « phonémique » explicite émerge alors chez l’enfant. Les correspondances graphèmes-phonèmes doivent être explicitement
enseignées car sans cette alphabétisation, on n’entend pas ou on ne prend pas conscience des phonèmes de sa propre langue (page 268).
Dans cette deuxième étape, l’enfant apprend à déchiffrer l’écrit. Peu à peu, les mots irréguliers cessent d’être des pièges générateurs d’erreurs de lecture et des syllabes de plus en plus
complexes sont comprises. Il est clair que l’apprentissage de la lecture passe du plus simple au plus complexe.
La troisième étape est l’étape dite « orthographique ». L’enfant se met à développer le deuxième mécanisme de la lecture : la voie lexicale. A partir de milliers de statistiques sur la
fréquence dans la langue des lettres, des morphèmes, des phonèmes, des mots, etc.,- statistiques enregistrées par le cerveau - l’enfant automatise sa lecture et les deux modes de lecture -
lectures phonologique et lexicale - fonctionnent en parallèle (page 272).
Mais quelles conséquences pouvons nous tirer de toutes ces connaissances quand il s’agit de choisir une méthode d’apprentissage de la lecture ?
Certes tout n’est pas encore clair ni connu mais certaines conclusions peuvent quand même être tirées. Tout d’abord l’automatisation des processus de lecture donne l’impression que nous passons
directement du mot global au sens, ce qui a été démontré faux. L’analyse en parallèle des lettres des mots que nous lisons exclue toute approche globale. Le mot est d’abord décomposé en ses plus
petites unités avant d’être reconstitué. Les exercices attirant l’attention de l’enfant sur la forme globale des mots par exemple n’ont aucun rapport avec la lecture telle que le cerveau la
pratique et doivent donc être proscrits (page 294). De la même façon, le travail sur les lettres « qui montent » et sur celles « qui descendent » ne sert à rien.
Le but est donc de favoriser le processus réel de la lecture chez l’apprenti lecteur autrement dit de favoriser le décodage des unités visuelles et leur mise en relation avec des unités
auditives. Tout se qui permet la manipulation des sons du langage (rimes, syllabes ou phonèmes) sera utile pour l’apprentissage de la lecture. Il faut donc exercer et développer la conscience
phonémique des enfants.
Parallèlement, il faut que l’enfant apprenne précisément le tracé des lettres et qu’il comprenne que la lecture se fait dans un certain sens, le but étant d’éliminer peu à peu les confusions
fréquentes chez les jeunes enfants comme la confusion entre p et q par exemple.
Enfin les correspondances entre graphèmes et phonèmes doivent être enseignées de façon systématique et explicite en commençant par les graphèmes les plus réguliers et en allant vers l’irrégulier
et le complexe.
Stanislas Dehaene consacre également un chapitre aux enfants dyslexiques. Selon la même méthode, l’étude du cerveau de ces enfants débouche sur des propositions visant à les aider à apprendre à
lire.
Le sujet du dernier chapitre est l’universalité des symétries dans la nature et le fait que la lecture brise cette symétrie, ce qui n’est pas sans poser parfois problème à notre cerveau.
Dans ce livre très riche, l’auteur aborde encore d’autres questions comme les causes de la synesthésie (voir les lettres en couleurs) ou la question de savoir ce que nous perdons peut-être
pendant l’apprentissage de la lecture. En effet, la lecture utilisant une partie du cerveau qui n’a pas été prévue pour cela rend peut-être cette partie du cerveau indisponible pour des taches
que nos ancêtres effectuaient grâce à elle…
Ce livre bien qu’abordant des questions complexes se lit très bien. L’auteur fait preuve d’un réel talent de pédagogue et de nombreux schémas et photos en couleurs aident à la
compréhension.
Une lecture très chaudement recommandée donc.
Sylvain
Lien :
- "Les bases cérébrales de la lecture", conférence de Stanislas Dehaene (aller dans "forum France" puis dans la partie "Le salon de lecture" aller dans "Science". Enfin, vous trouverez "Les bases cérébrales de la lecture").
Tu peux courir !


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