Charles Gave : "Des lions menés par des ânes"
Sous-titre : « Essai sur le crash économique (à venir mais très évitable) de l’Euroland en général et de la France en particulier ».
Edition Robert Laffont (2003).
Nous savons que la situation est grave. Chômage, pauvreté, crise culturelle et morale, climat de pré-guerre civile, les raisons d’être pessimiste sur notre avenir et celui de nos pays européens
ne manquent pas.
Pourquoi et comment en sommes-nous arrivés là ? Et peut-être surtout jusqu’où cela peut-il aller ? C’est le sujet du livre de Charles Gave.
La principale qualité de ce livre est la pédagogie. Truffé de graphiques soigneusement conçus, il est d’une clarté extraordinaire. Dans un pays comme la France où l’ignorance en matière
d’économie passe pour une vertu, l’auteur réussit le pari d’initier son lecteur à des réalités économiques qui même ignorées dirigent en grande partie nos vies.
Contrairement à ce que prétendent les gauchistes, tout n’est pas politique mais toute activité humaine relève de l’économie dans le sens où les échanges libres avec d’autres êtres humains nous
sont vitaux.
Ce livre est divisé en deux parties.
La première « Le Constat » fait le point sur la situation actuelle. Je ne peux bien sûr pas tout citer mais quelques chiffres pour se faire une idée :
- le taux de croissance moyen de la France est passé de 2,2 % de 1982 à 1992 à 1,8 % de 1992 à 2002. Ce ralentissement se traduit par un million de chômeurs supplémentaires. Pour les mêmes
périodes, la Grande-Bretagne passe de 2 à au moins 2,5 % et les Etats-Unis passent de 3 % à 3,5 %.
- En 1981, les principaux pays développés avaient tous un taux de chômage atteignant 7 % de la population active. En 2001, ce taux était de 3 % en Grande-Bretagne, 6 % aux Etats-Unis (après être
descendu jusqu’à 4 % l’année précédente), 9 % en France.
- Depuis 1995, le chômage de longue durée a doublé en Allemagne et a baissé des trois quarts aux Etats-Unis.
- Entre 1982 et 2002, le nombre de chômeurs britanniques a baissé de deux millions alors que le nombre de chômeurs français a augmenté de 250 000.
- Le taux de corrélation entre la baisse du chômage et la création d’emplois est de 97 %. Ce qui veut dire que les concepts à la mode comme le « partage du travail » ne représentent que
3 % de la baisse du chômage quand baisse il y a.
- Il y a corrélation évidente entre taux de croissance et variation de l’emploi avec un décalage de 6 mois.
- Entre 1978 et aujourd’hui, le revenu français moyen a augmenté de 50 % alors qu’il a quasiment doublé en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis.
- Entre 1982 et 2002, le coût de fonctionnement de l’Etat français a augmenté de 50 %.
Donc le constat est accablant : de plus en plus de richesses accaparées par l’Etat français, le maintien à un haut niveau du chômage et une baisse relative du niveau de vie.
La deuxième partie du livre s’intitule « La recherche du criminel » et Charles Gave va tenter de découvrir les causes de cette situation.
Il commence tout d’abord par nous expliquer l’importance du rôle des entrepreneurs. Prenant de grands risques pour un gain futur bien incertain, ils sont les piliers du développement et du
progrès. Charles Gave explique ensuite le rôle des « entremetteurs » financiers (essentiellement les banquiers) et l’utilité des rentiers qui prêtent leur argent mais sans assumer les risques des
actionnaires.
Dans une économie libre et efficace, les actionnaires doivent toucher un dividende supérieur au taux d’intérêt versé aux rentiers. Il y a une corrélation nette (avec un décalage d’un an) entre
les revenus des actionnaires et le taux de chômage. Les Etats-Unis sont le parfait exemple de ce phénomène :
« Si le rentier touche plus que l’entrepreneur soit à long terme, soit à court terme, l’économie cesse de croître » (page 109).
Grâce à une action intelligente de la Banque centrale américaine, les difficultés passagères ne se transforment pas en crise grave.
L’auteur va ensuite examiner de près deux pays qui justement sont dans une situation désastreuse depuis des années.
Premier cas : le Japon. On l’oublie parfois aujourd’hui mais le Japon est la deuxième puissance économique mondiale. Aujourd’hui, après trois récessions en onze ans, le système bancaire et
financier japonais est en faillite. Pour Charles Gave, la cause de cette situation est l’indépendance totale de la Banque centrale japonaise qui a maintenu à tout prix des taux d’intérêt
artificiellement élevés. Le résultat est la déflation : baisse des prix, baisse du PIB, endettement généralisé, baisse des recettes fiscales et au bout du chemin la faillite de l’Etat (comme en
Argentine il y a peu).
Ensuite : l’Allemagne. En 1989, quelque chose d’extraordinaire est arrivé. Malgré les efforts de François Mitterrand qui a soutenu jusqu’au bout la dictature communiste de R.D.A., les deux
Allemagnes se sont réunifiées et Helmut Kohl a converti les Marks d’Allemagne de l’Est qui ne valaient à-peu-près rien en bons Deutsche Mark de l’ouest. Mais la Bundesbank (la Banque centrale
allemande) ne l’a pas entendu ainsi et a entamé une politique visant à supprimer la masse monétaire supplémentaire ainsi créée. Son arme ? Le maintien à un niveau trop élevé (en fait plus élevé
que la croissance du PIB) des taux d’intérêt à court terme. Ce niveau élevé a pour conséquences principales des difficultés dans le remboursement des dettes et des rétributions des actionnaires
insuffisantes. Suivront donc des faillites, des investissements en baisse et une masse monétaire qui se contracte : objectif atteint pour la Bundesbank.
L’insuffisance des investissements a elle-même ensuite des conséquences graves comme la faible progression de la productivité. Or,
« sans hausse de la productivité, pas de hausse générale du niveau de vie » (page 138).
La situation de la France n’est pas meilleure. Pour résumer, la rentabilité du capital investit dans notre pays est insuffisante pour que le chômage puisse baisser durablement.
Mais comment expliquer ces politiques économiques ou monétaires catastrophiques ? Pour l’auteur, la cause est l’existence d’une nomenklatura de technocrates qui méprisent la démocratie, la
liberté et la notion de contrat librement consenti entre deux personnes. Cette nomenklatura a jadis inventé la « raison d’Etat » au nom de laquelle bien des crimes ont été commis et n’a qu’un but
aujourd’hui : la constitution d’un Etat européen placé sous son contrôle. Et il y a urgence car depuis l’effondrement du communisme en Europe centrale, un vent de liberté aurait pu souffler sur
le vieux continent mais jusqu’à présent, rien n’a réussi à s’opposer à la constitution de ce nouveau monstre étatique.
Notre problème principal est cependant que rien n’est réglé. En Europe, et ce depuis 1992, la rente a constamment été supérieure à la croissance du PIB, l’indice des prix à la production est en
baisse et la valeur des intermédiaires financiers s’effondre. La déflation est pour bientôt et la nomenklatura européenne échouera dans son projet technocratique comme a échoué avant elle la
nomenklatura soviétique.
Ce livre est donc un cri d’alarme. Charles Gave cite Frédéric Bastiat et Fridriech Hayek, c’est dire dans quelle famille de pensée il se situe. Il a de l’humour, un humour souvent grinçant.
Je recopie les dernières lignes de son ouvrage :
« Attachez vos ceintures, la météo annonce de considérables trous d’air, le pilote de l’avion est fou et pense qu’il est aux commandes d’une locomotive. »
Sylvain
Liens :
- un article de Bogdan Calinescu qui présente aussi ce livre ;
- une conférence récente de Charles Gave : "Euro/Ligne Maginot, même logique".
Tu peux courir !


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Commentaires: 1
vero (mercredi, 21 décembre 2011 11:56)
article CG