Emmanuel Todd : "La chute finale"
Sous-titre : « Essai sur la décomposition de la sphère soviétique »
Editions Robert Laffont (1976) ;
nouvelle édition augmentée en 1990 (édition utilisée ici).
Humour soviétique :
« - Un jour chaque Moscovite aura son hélicoptère.
- Mais pour quoi faire ?
- Pour aller chercher des chaussures à Kiev quand il y en aura. »
« La chute finale », page 95.
« La chute finale » est le premier livre publié par Emmanuel Todd alors jeune historien spécialiste de la démographie historique. Il applique ses compétences à l’URSS de l’époque et en
tire des conclusions très sombres sur l’avenir du système communiste.
Emmanuel Todd utilise notamment les statistiques officiels sur les morts violentes et les suicides dans les pays communistes, du moins quand elles existent. D’un autre côté, le fait qu’elles
soient parfois inexistantes est très révélateur aussi. (1)
Selon la même logique démographique, il est remarquable qu’à partir de 1974, les Soviétiques ne publient plus de statistiques sur la mortalité infantile. L’auteur en conclut à juste titre que les
chiffres doivent être mauvais.
Emmanuel Todd utilise également les témoignages disponibles à l’époque sur les conditions de vie des Soviétiques et des habitants des pays occupés d’Europe centrale.
Il arrive à définir trois zones différentes par le degré de dénuement dans lequel vivent les habitants. La plus avancée est constituée par les pays d’Europe centrale qui lui semblent peu ou
prou ressembler à la France des années 50 et dont la croissance se poursuit à un rythme correct. La deuxième zone est formée des républiques non russes de l’URSS. La situation y est moins bonne
mais pas encore catastrophique. Enfin la Russie proprement dite est une zone où la croissance économique s‘est arrêtée et où les pénuries et les difficultés de toutes sortes sont les plus fortes.
Paradoxe de cet Etat russe dominateur mais plus pauvre que ses satellites…
Avec le recul, on peut bien sûr juger qu'Emmanuel Todd était optimiste : la pauvreté et la misère des Roumains n'avaient rien à envier à celles des Russes et même la RDA n'était pas en si bonne
santé que cela. Mais il allait beaucoup quand même plus loin et était beaucoup plus proche de la vérité que de nombreux "spécialistes" des pays de l'Est.
Emmanuel Todd décrit la classe dirigeante soviétique comme ayant été parfaitement au courant de se qui se passait à l’époque en Occident mais qui maintenait autant que possible la population dans
l’ignorance, « Une classe dirigeante lucide mais fasciste » dit-il.
Il explique que les énormes dépenses militaires soviétiques n’étaient pas le signe d’une économie prospère en développement mais qu’au contraire, elles la remplaçaient. Il attire également avec
insistance l’attention sur la dépendance alimentaire de l’URSS à l’égard de l’Occident, preuve que l’agriculture soviétique collectivisée de l’époque était à bout de souffle.
L’auteur utilise aussi d’autres sources comme les romans de Science Fiction russes édités à l’époque. Il mentionne entre autres « La nébuleuse
d’Andromède » d’Ivan Efremov (page 175), « Les cavaliers venus de nulle part » d’Alexandre et Serge Abramov (pages 177 et 178), « Connaissance de soi-même » de
Vladimir Savtchenko (page 178 et 179) ainsi que plusieurs romans des frères Strougatski : « Il est difficile d’être un Dieu », « L’escargot sur la
pente », « La seconde invasion martienne » (en français : « La seconde invasion des Martiens »), etc. page 176. Le roman
« Eden » de l’écrivain polonais Stanislas Lem est également présenté pages 181 et 182 dans un paragraphe intitulé « Le Communisme et le bizarre » (page 180).
A l ‘époque, le livre d’Emmanuel Todd n’est pas passé inaperçu. Paru avant « L’empire éclaté » d’Hélène Carrère d’Encausse (qui date de 1978), Emmanuel Todd se montre meilleur
prophète quant aux causes réelles de la fin du communisme soviétique. Il ne mâche pas ses mots et n’hésite pas à rappeler que « Nous autres »
d’Eugène Zamiatine et « 1984 » de George Orwell sont d’excellentes introduction à l’étude du communisme réel (page 42).
Politiquement, E. Todd se situe résolument à gauche. Il est social-démocrate et se réclame avec insistance de John Keynes (pages 11 et 163 entre autres). Si cette posture est aujourd’hui
dominante et banale dans le monde politique, il n’en était pas de même à l’époque où l’URSS et le système communiste en général étaient encore prestigieux. Emmanuel Todd est étatiste et croit que
la crise de 1929 est d’abord une crise de surproduction capitaliste. L’Etat a pour devoir d’encadrer la vie économique d’un pays et de diriger la production.
C’est là évidemment que les divergences commencent car depuis, Emmanuel Todd n’ a pas beaucoup changé. Il en est aujourd’hui à préconiser un nouveau protectionnisme - à l’échelon européen cette
fois-ci - et à regretter que certains pays comme le Brésil ou la Chine ouvrent leurs frontières. E. Todd pense qu’il s’agit de choix idéologiques, le « libre-échangisme » étant d’après
lui l’idéologie dominante aujourd’hui (sic) et le grand méchant étant « l’ultra-individualisme ».
Décevant de la part de quelqu’un qui avait si brillamment analysé avec près de quinze d’avance les causes de la fin du communisme en Europe !
Sylvain
(1) : Florian Henckel von Donnersmack se souviendra beaucoup plus tard de cette problématique des taux de suicides dans son film magnifique "Das Leben der Anderen" ("La Vie des autres",
2007).
Citation :
« Les dirigeants soviétiques ont horreur du marxisme et de son appel permanent à la lutte des classes. Par contre, le léninisme, théorie de l’élite, du parti d’avant-garde, de la
dictature souhaitable et nécessaire, leur plaît absolument. Quelles sont les trois grandes créations des trois grands hommes du bolchevisme ? A chacun son dada : Lénine, le Parti ; Trotski,
l’armée ; Staline, la police. Les trois piliers de tous les fascismes, les trois piliers du régime soviétique actuel. »
« La chute finale », page 207.
Liens :
- "Protectionnisme et démocratie", un entretien d'Emmanuel Todd in revue "L'Ena hors les murs"
(avil 2009) ;
- pour en savoir plus sur la crise de 1929, un texte incontournable de Lawrence W. Reed : "La Grande dépression demystifiée".
Edition de 1976.
Tu peux courir !


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Commentaires: 2
lb (jeudi, 06 mai 2010 23:43)
décevant en effet, pour qqu qui en 2003 annonce la crise financière venue des USA... preuve qu'on peut etre de gauche et bien comprendre un monde de droite
tupeuxcourir (vendredi, 07 mai 2010 22:59)
Cher lb,
à ce degré là de généralité, on peut croire tout et son contraire...