Quelques mots sur « Les Instincts maternels » de Sarah Blaffer Hrdy

Editions Payot (2002). Editions Payot (2002).

 

Titre original : "Mother Nature. A History of Mothers, Infants and Natural Selection" (1999).

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Françoise Bouillot.

 

Sarah Blaffer Hrdy est sociobiologiste, primatologue et anthropologue. Elle est membre de l’Académie des sciences américaines et professeur à l’université de Californie-Davis. Trois ses livres ont été traduits en français. Le premier a été « Des guenons et des femmes » paru en français en 1984. Le sujet en était la sexualité féminine à la lumière de la théorie de l’Evolution et en tenant compte de ce que l’étude de nos plus proches parents animaux peut nous en apprendre. Cet ouvrage a été réédité dans une version corrigée et légèrement augmentée en 2001 sous le titre « La Femme qui n’évoluait jamais ».
« Les Instincts maternels » est donc le troisième livre de cet auteur édité en français et le sujet en est la sexualité féminine ainsi que la formation et le fonctionnement de la famille chez les êtres humains, toujours dans le cadre de la théorie de l’Evolution et en tenant compte des observations rapportées sur le comportement des autres primates.

Je ne vais pas présenter aujourd’hui dans son ensemble ce gros mais passionnant volume de plus de 600 pages mais je voudrais attirer l’attention sur le chapitre VII qui s’intitule « Des mères dénaturées ».
La première partie du chapitre est consacrée au problème du meurtre par leur mère de certains bébés à la naissance ou peu après celle-ci. Cette pratique est bien attestée chez de nombreuses espèces animales et notamment chez plusieurs espèces de primates mais aussi dans de nombreux groupes humains. Cette idée nous heurte encore tellement nous pensons que les mères sont instinctivement attachées à leur(s) enfant(s) mais les observations et les témoignages sont désormais irréfutables.
Il ne s’agit pourtant pas de tomber dans le culturalisme à la Elisabeth Badinter qui pense que l’instinct maternel n’existe pas naturellement et qu’il est une construction sociale puisque justement il y a des cas où cet instinct maternel ne semble pas exister spontanément.
La réalité est plus complexe. L’amour maternel n’est pas automatique et l’être humain est capable à partir des circonstances présentes de penser à l’avenir et d’anticiper sur son sort et celui de ses enfants. Comme l’écrit Sarah Hrdy :

«  Des informations exceptionnellement détaillées étaient disponibles pour une douzaines de sociétés. En gros, la réponse était évidente. Les mères tuent leurs enfants là où il n’existe pas d’autres formes de contraception et là où elles refusent de s’investir sans avoir aucun moyen de déléguer le soin de l’enfant à d’autres - familles, étrangers ou institutions. L‘histoire et les contraintes écologiques interagissent sur un mode complexe pour trouver différentes solutions aux naissances non désirées. »
« Les Instincts maternels », page 275.

Dans de nombreuses autres sociétés, les enfants malvenus ne sont pas immédiatement tués mais abandonnés. C’est le cas par exemple dans la société romaine des premiers siècles de notre ère pour laquelle les historiens évaluent à entre 20 et 40 % le pourcentage d’enfants nés vivants puis abandonnés. Même recueillis par une autre famille et en l’absence à cette époque de biberons, d’eau stérile et de lait en poudre, la plupart de ces enfants mourraient rapidement. Les rares survivants avaient toutes les « chances » de finir esclaves ou prostituées.

Ce problème massif des enfants abandonnés a provoqué plus tard à partir du 15ème siècle la création d’orphelinats par les autorités politiques de l’époque et c‘est là que ça devient encore plus intéressant.
Le mouvement a commencé en Italie avec la création de l’hôpital des Innocents à Florence qui est l’une des première institutions de ce genre en Europe. Fondé en 1419 et inauguré en 1445, il a rapidement accueilli chaque année des milliers de bébés abandonnés dans toute la Toscane. A cette époque le taux de mortalité infantile était effroyable et on estime que sur les 15 000 bébés recueillis entre 1755 et 1773, les deux tiers moururent dans leur première année.
Peu à peu, de l‘Angleterre à la Russie de Catherine II, des institutions similaires furent créées à travers toute l’Europe par des groupes de citoyens ou par des gouvernements. Et partout, le même phénomène s’est reproduit avec une sous-estimation initiale du nombre d’enfants qui allait se présenter aux portes des orphelinats.
Par ailleurs et fort logiquement, ces institutions recrutèrent des nourrices qui étaient payées pour allaiter les orphelins. A cette époque, c’était la seule solution pour sauver peut-être la vie d’un bébé abandonné.
Et bien entendu, les nourrices ne furent jamais assez nombreuses pour faire face aux besoins et bien souvent, l’orphelinat ne faisait que retarder un peu la mort de l’enfant.
On vit aussi apparaître des comportements que l’on pourrait qualifier de pervers comme ces parents qui abandonnèrent durant leur vie tous leurs enfants. Ou encore ces jeunes femmes russes qui tombaient enceintes, abandonnaient ensuite leur bébé à l’orphelinat puis se faisaient embaucher par le même orphelinat comme nourrice ; certaine avaient même la « chance » de pouvoir ainsi récupérer leur propre enfant…
Nous sommes ici en plein dans des « effets d’aubaine » aux conséquences catastrophiques.
Au fur et à mesure que les recherches historiques sur les différents pays d’Europe se précisent, il apparaît que ce sont des millions d’enfants qui ont été ainsi abandonnés. Il s’agit d’une catastrophe démographique dont l’ampleur avait été masquée jusqu’à présent.
Les données sont de mieux en mieux connues car si le personnel de ces orphelinats était trop souvent incapable de maintenir en vie les enfants qui lui étaient confiés, toute une bureaucratie est née avec ces institutions et les documents administratifs étaient eux remplis correctement…

En conclusion, il est clair que même lorsqu’il part de bonnes intentions l’interventionnisme étatique génère des effets pervers très importants qui n’étaient certes pas prévus et qui se révèlent être au moins aussi graves que les problèmes qu’il était censé résoudre.

Sylvain

 

Lien :

 

- le site L'Indépendant a mis en ligne une très intéressante interview de Sarah Blaffer Hrdy dans laquelle elle précise ce qu'est pour elle le féminisme. Elle y parle également de la thèse d'Elisabeth Badinter qui pense que l'instinct maternel n'est qu'une construction sociale.

 

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